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Bienvenue dans le désert de la culture ! Version Imprimable Suggérer par mail

Bienvenue dans le désert du réel lance Morpheus à Néo quand il lui dévoile l’obscur monde « réel » où les humains sont élevés par les machines toutes puissantes. Le motto de Matrix est aussi le titre d’un recueil d’essais du philosophe slovène Slavoj Zizek écrit après les événements de September eleven. Cette formule baudriardienne résonne dans notre tête à une période où au-delà des interrogations « réel versus virtuel » qui n’en sont plus vraiment, le monde culturel comme le « tout monde » doit faire face à des restrictions et replis conséquents. Ceux-ci restaurent, si d’aventure elle avait été détrônée par d’éphémères velléités réformatrices, le plein pouvoir de la société de l’hyper spectacle (relire La société du spectacle de Guy Debord qui, nonobstant sa doxa marxiste est, plus de 40 ans après, d’une implacable assiduité) avec ses exigences de populisme élargi, du tout événement et de l’alibi contemporain ou « innovant ». Toucher un hypothétique « grand public » (à force de rester « dans l’ombre », ces « majorités silencieuses » continuent à nourrir les fantasmes de tous les éclairagistes de la « culture de masse ») plutôt que des micro publics, privilégier les « temps forts » et les grands rassemblements sur les formes intimes et expérimentales, le ludique sur le polémique, le consensuel sur le singulier,… tout en brandissant l’oriflamme contemporain sont autant de directives que l’ont retrouvent aujourd’hui chez nombre de décideurs qui ne s’adressent plus aux « spectateurs » mais plutôt à leurs voix. Oubliée la sacro sainte « diversité culturelle » et les vœux pieux de « développement durable » pour cette créativité par trop insaisissable, plein feu sur l’entertainment arty poppy et ses simulacres transgéniques de « fêtes » programmées.

Face à ce raz-de-marée qui extermine les « petits » condamnés au service minimum ou à l’abandon après avoir vu leurs budgets déjà sur le fil réduits ou éradiqués et, au final, renforce les « gros » qui les engloutissent et jouent plus aisément la carte politicienne, comment pouvons-nous survivre sans perdre son âme ? Comment dans la résistance des tranchées quotidiennes, imaginer les ferments d’autres fonctionnements, d’autres visions, d’autres « utopies » ? Dans la débâcle et la disette, le néologisme de Thomas More semblerait presque « déplacé » ; il nous apparaît pourtant comme un stimulus indispensable non pour rêver à une hypothétique « culture idéale » mais plutôt dans la continuation de la définition qu’en donne le défunt scientifique/humaniste français Théodore Monod (grand spécialiste des déserts et chercheur de météorites…) pour travailler à « une société – et donc à une culture – qui n’aurait pas encore été essayée ». Les artistes et les opérateurs culturels, y compris les moins nantis qui se mettent trop volontiers eux-mêmes hors-jeu d’un débat jugé trop vulgaire, pipé et donc sans issue, ont sans doute leur part de responsabilité collective dans cette situation dépressive (dans tous les sens du mot). A force de se désengager de tout sauf de notre intérêt le plus immédiat, nous voici dégagé ! Au fond, « ils l’auront bien cherché » ricanent les conservateurs de tout bord…

Plus constructivement, on peut voir aussi dans cette situation douloureuse, une occasion/obligation historique de se remettre en question, de revoir les fondements, les motivations et les lignes de fuite, de ré-activer d’autres « cultures de l’échange », d’autres résistances, d’autres « contaminations positives » pour défendre énergiquement des propositions « alternatives » susceptibles non seulement de sauver les dernières oasis de la pensée, de la création, de l’expression « libre » (la dé-réglementation des médias et l’éradication de la presse d’opinion font partie de la même vague de « déculturisation » contrôlée) mais de les renouveler. C’est dans cette urgence et cette exigence que nous avancerons debout.

Philippe Franck
Décembre 09