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Chapitre#2 d'une aventure technocognitocorporelle
Lisbonne, deuxième étape du workshop A.D.A.P.T (Advancing Digital Arts Performing Techniques) après le lancement du processus à Prague chez CIANT (Centre international des Arts et des Nouvelles Technologies) sous l'impulsion de Pavel Smetana, coordinateur de ce projet européen qui jusque l'hiver 2010 se développera entre Lisbonne, Bucarest, Avignon, Prague et Mons.
Dans le vaste studio du collectif EIRA (dirigé par le
danseur/chorégraphe Francisco Camacho) au premier étage d'une caserne
de pompiers, à deux pas de la place Marquese Pompale, les danseurs
portugais (Tiago et Mariana) et une jeune danseuse praguoise (Joanna)
tentent de construire/déconstruire l'espace performatif et de rencontrer
ces technologies, pour eux encore très nouvelles. Derrière la console
technique, Darie, artiste visuel et réalisateur bucarestois s'enfonce
dans le code pour mieux traiter les mondes virtuelles à côté de Stéphane
et Mika, les opérateurs multimédiatiques envoyés par CIANT avec le
matériel (marqueurs, ordinateurs, projecteurs,..) nécessaire à leurs
expérimentations. Francisco discute avec Arina, une jeune critique
roumaine engagée dans l'assocation Persona (Bucarest). Louis Bec,
zoosystémicien (une espèce extrêmement rare et précieuse!) et "trans
master mind" de cette ambitieuse aventure nous a rejoint avec Jean-Louis
Larcebeau, responsable de formation à l'Institut Supérieur des
Techniques du Spectacle (ISTS) d'Avignon. Le dernier jour de cette
semaine de travail, EIRA a convié quelques amis professionnels à
observer le "résultat" de ce travail certes encore balbutiant mais qui
soulève déjà des questions importantes : Comment intégrer les
technologies dans l'esthétique même de la création plutôt que de les
solliciter comme des "plug in" à une matière performative traditionnelle
? Comment développer, avec les outils d'aujourd'hui, une "émergence"
créative, c'est-à-dire, dans une acceptation scientifique, un
"ensemble dépassant la somme de ses parties et donc au comportement
irréductible à la seule analyse de ses parties." ? En définitive, il
s'agit bien, encore et toujours, de s'adapter : adaptation entre les
corps et les outils technologiques, adaptation entre les langages
esthétiques, culturelles, artistiques et scientifiques, adaptation entre
des connaissances et des systèmes complexes...
Louis Bec, dans le debriefing entre les participants et les
observateurs/théoriciens/praticiens qui suit une "répétition" (un terme
qui nous semble, à ce stade, encore prématuré et sans doute
"inadapté"...), évoque Artaud qui répondait à son médecin à l'asile :
"je vous avais demandé de ne pas faire de l'électrophysiologie car mon
corps s'ouvre au diable". Dans l'électrophysiologie, explique Louis, on
capte l'effet musculaire pour que le corps bouge et cette forme
d'expression va au-delà de l'effet de la danse. Comment aller au-delà de
la tentation "romantique" (ou protectionniste) de la performance qui
d'emblée tente de se reconstituer sur la scène de son histoire balisée ?
Cela demande bien sur du temps pour un apprentissage indispensable
avant de pouvoir s'approprier les technologies, les incorporer au
processus. La question de la méthodologie se heurte aux agendas limités
et au manque de moyens technologiques, tant à Lisbonne qu'à Bucarest. Le
passage prévu début juillet en Avignon, à l'ISTS, peut être un élément
facilitateur mais il devra lui aussi pouvoir être prolongé ailleurs...
Dans un premier texte destiné à esquisser un cadre de réfléxion et de
travail aux différentes étapes du projet, Louis Bec pointe l’étymologie
du terme "adapter" ( ad : vers - apte : capacité, aptitude), qui
indique "une dynamique du mouvement qui provoque une attraction, un
tropisme vers ce qu’il faut connaitre pour continuer à survivre". Je
relis un autre esprit ouvreur de portes, Edgar Morin et son Introduction
à la pensée complexe (première édition parue en 1990 chez ESF Editeur)
qui s'oppose aux visions "mutilantes" et "unidimensionnelles" (complexus
: ce qui est tissé ensemble), refuse les diktats du "paradigme de
simplification" (disjonction/réduction) et les oppositions sujet/objet,
unité/diversité, hasard/nécessité. Une pensée ouverte plus que jamais
stimulante et pertinente à l'âge numérique.
Sur le conseil de Louis, je me renseigne sur Francisco Varela, autre
singularité de la recherche "bio-cognitive", décédé en 2001. A propos de
son ouvrage co-écrit, en 1992, avec, Evan Thompson et Eleanor Rosch,
"L'inscription corporelle de l'esprit" (Seuil, 1993), une conclusion
d'un internaute, critique éclairé anonyme, fait écho à cette aventure
adaptative, enthousiasmante et exigeante : "Notre culture découvre dans
toute sa profondeur l'absence de fondements. La posture ici ne consiste
pas à trouver de nouveaux fondements ou à retourner à d'anciens mais
plutôt à voir cette absence de fondements comme une opportunité inouïe
de réaliser cela comme positif".
Phillippe Franck
Lisbonne, sous la pluie, un 7 février 2010
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